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7 septembre 2014 - Solennité des Corps Saints - Saints Martyrs Prime et Félicien

Beaulieu-Sur-Dordogne

Les martyrs que nous fêtons aujourd’hui, Saints Prime et Félicien, sont les victimes d'une des vagues successives de persécution qui ont éprouvé l'Eglise des premiers siècles, jusqu'au début du IVème siècle.

Tous ont donné leur vie dans l’espérance que Dieu est plus fort que la mort et que les justes recevront la récompense promise. Comme les martyrs de tous les temps, ils ont préféré la vérité au mensonge ou à la compromission en sachant que cela pouvait les conduire à la mort. Ils ont préféré perdre leur vie temporelle pour ne pas risquer de perdre la vie éternelle.

Nous vivons dans une société où l’on ne cesse de nous promettre le bonheur ici et maintenant ; ce qui compte avant tout, c’est l’épanouissement personnel, le plaisir, le bien-être, la santé, la richesse... – autant de choses qui ne sont pas mauvaises en soi, c’est vrai, mais qui peuvent entrer en contradiction avec l’esprit de l’Evangile, dès lors qu’elles deviennent une obsession, le but de la vie, ce qui occupe nos pensées, nos existences 24h/24. Et c’est, hélas, ce qui se passe pour une grande majorité des hommes et des femmes de nos sociétés dites modernes. D’où la grande crise religieuse de ces sociétés qui vivent dans l’abondance et la consommation à outrance. On n’a plus besoin de Dieu pour être heureux ici-bas ; on n’a donc plus besoin de la religion, de l’Eglise, des sacrements, etc..., même si quelques-uns encore, au grands moments de l’existence – la naissance, le mariage et la mort – ont recours à l’Eglise par tradition. D’où les propos forts du pape émérite Benoît XVI dans son livre Lumière du monde : « aujourd’hui, l’important est que l’on voie de nouveau que Dieu existe, qu’il nous concerne et qu’il nous répond ».

L’existence chrétienne a ceci de paradoxal qu’elle doit être vécue dans le monde (tel qu’il est, là où l’on est ; on ne le choisit pas) mais cependant sans se laisser happer, dominer par l’esprit du monde. Nous connaissons la parole de Jésus à ses disciples : « vous êtes dans le monde, mais vous n’êtes pas du monde ». La fête des martyrs nous rappelle cette vérité profonde de l’existence chrétienne, de disciples, à la suite du Christ. Les martyrs ont vécu dans le monde de leur temps, mais sans en épouser l’esprit, si bien qu’ils ont pu renoncer aux tentations du monde, y compris la plus terrible, celle de renier le Christ pour être tranquilles ; ils ont préféré souffrir et mourir parce qu’ils savaient bien que, tout en vivant dans ce monde, ils n’étaient pas du monde, et qu’il valait mieux renoncer à la vie ici-bas plutôt que de renoncer au Christ et à la Vie éternelle en Christ. Et il en va de même pour les martyrs d’aujourd’hui, car il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui encore des chrétiens meurent à cause de leur foi, dans plusieurs pays du monde. Il n'y a jamais eu autant de chrétiens persécutés qu'aujourd'hui. Certains, sans être martyrisés, sont jetés en prison ou sans cesse tracassés, molestés, humiliés, pourchassés, obligés à l'exil à cause de leur foi.

Pour nous, qu’en est-il ? Nous ne sommes pas menacés, Dieu merci, de la persécution. Mais est-ce à dire que notre foi ne nous pose aucun problème ? St tel était le cas, ça voudrait dire que nous avons totalement épousé l’esprit du monde au point de ne plus nous poser aucune question, de ne songer qu’à bien vivre ici-bas, sans espérer en la vie éternelle. Si nous sommes vraiment des disciples de Jésus ou du moins si nous essayons de l’être, de le devenir toujours davantage, alors nous reconnaissons facilement que croire ne va pas de soi. Certes, nous ne sommes pas molestés à cause de notre foi, même si nous avons parfois à souffrir de quelques quolibets, de moqueries, de contrariétés, y compris dans nos propres familles, mais la difficulté ne vient pas tellement de là. D’où vient-elle, me direz-vous ? Elle vient du combat que nous devons livrer à l’intérieur de nous-mêmes, et ce combat, même s’il ne conduit pas à la mort, est cependant une forme de martyre.

Disons tout de suite, qu’on ne connaît ce combat que si l’on a décidé de vivre vraiment en chrétien, en voulant être fidèle à l’Evangile. On peut, en effet, être chrétien de tradition, mais sans prendre vraiment au sérieux l’Evangile et donc sans être vraiment disciple de Jésus. Le combat intérieur, qu’on appelle aussi combat spirituel, commence dès qu’on veut prendre au sérieux son baptême et vivre selon l’Evangile. Ce combat est une forme de martyre spirituel puisqu’il consiste à renoncer à tout ce qui est susceptible de nous séparer de la vraie vie en Christ, de renoncer à ce qu’on appelle parfois le bonheur et qui en fait n’est que du narcissisme, de la recherche de soi-même, dans les plaisirs de la vie, dans le succès, la réussite, etc... Ce combat est une forme de martyre spirituel puisqu’il s’agit en fin de compte de renoncer à une certaine forme de vie selon l’esprit du monde pour préférer une vie, sûrement beaucoup plus exigeante, conforme à l’Evangile, et dont on sait qu’elle est le commencement de la vraie vie en Christ et donc aussi le commencement de la vie éternelle qui est ce qu’il y a de meilleur. Ce combat est une forme de martyre spirituel puisqu’il s’agit, ni plus ni moins, que de mourir à soi-même, à son égoïsme, à son narcissisme pour vivre de la Vie même du Christ. Ce combat, je le répète, se livre à l’intérieur de nous-mêmes ; soit nous le désertons parce qu’il nous fait peur et qu’il semble trop exigeant pour nos forces, et alors nous vivons selon l’esprit du monde ; soit nous y entrons avec courage, avec détermination, acceptant d’entreprendre le long chemin de la conversion intérieure dont Jésus ne cesse de parler dans l’Evangile.

Entrer dans ce combat et y demeurer signifie-t-il que nous renonçons à être heureux ? C’est ce que pensent beaucoup de gens. Mais ça n’aurait aucun sens de renoncer à être heureux. Si nous acceptons de vivre ce combat, c’est justement pour connaître le véritable bonheur, celui dont Jésus a parlé dans les Béatitudes. Le malheur c’est qu’on confond souvent le vrai bonheur avec des succédanées du bonheur – l’hédonisme, le sensualisme, la richesse, la réussite sociale, le succès, etc... Mais si c’était ça le vrai bonheur, comment expliquer que beaucoup de ceux qui possèdent tout cela soient en fait malheureux, que de nombreuses stars, par exemple, soient très malheureuses au fond d’elles-mêmes et que plusieurs se suicident ?

Le combat intérieur qui est une forme de martyre spirituel a pour but de nous ouvrir au vrai bonheur, celui qui ne tient pas à des formes passagères de bien-être qu’on appelle à tort « bonheur », mais celui qui procure la joie de la vraie Vie qui est la Vie en Christ, la vie des disciples en Christ, prémices de la Vie éternelle, du Bonheur éternel, de la Béatitude éternelle. Ce vrai bonheur, cette vraie joie de la Vie en Christ, nous en connaissons tous quelque chose, même si encore nous n’avons pas accepté d’entrer vraiment dans le combat spirituel qui nous y ancrera définitivement. Qui n’a pas connu la joie spirituelle – je ne dis pas le contentement mais la joie spirituelle – d’avoir remporté une victoire dans le combat contre le mal, contre le péché, contre l’égoïsme ? Qui n’a pas connu la joie spirituelle d’avoir renoncé à lui-même, à son plaisir, pour donner de la joie à quelqu’un d’autre, en rendant un service, en visitant un malade, en partageant son argent, en consacrant du temps à la prière, au service des autres, etc... Je suis sûr que tous ici, nous avons fait l’expérience de cette joie profonde d’avoir remporté une victoire sur notre égoïsme en procurant du bonheur à quelqu’un d’autre. Eh bien, cette joie est le signe visible que Dieu met en nos cœurs du vrai bonheur qu’il veut pour nous et dont la perfection est au ciel, dans la vie éternelle.

Cette joie d’une victoire dans le combat intérieur, c’est la joie des martyrs. Si ce n’était pas cela, les martyrs ne seraient que d’affreux masochistes qui aiment souffrir et mourir. Les martyrs, pas plus que quiconque, n’aiment la souffrance et la mort ; mais, parce qu’ils sont entrés dans le vrai combat, ils connaissent la joie de se donner, de donner jusqu’à leur vie, parce que même leur propre vie leur paraît peu de choses à côté de la vraie joie, du vrai bonheur qui les attend en Dieu, en Christ.

Demandons donc la grâce d’entrer dans le combat spirituel pour devenir de vrais témoins du Christ. Que les martyrs Prime et Félicien que nous fêtons aujourd’hui soient notre soutien ; que leur intercession nous procure le courage et la force de nous dépenser sans compter pour l’amour, la justice, la vérité et la paix, avec cette droiture de vie dont ils ont témoigné jusque dans leur martyre. Amen.

+ Francis Bestion

Evêque de Tulle