Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

24 décembre 2016 - Messe de la Nuit de Noël

Cathédrale de Tulle


Pendant des siècles, le Peuple de la 1ère Alliance avait attendu le Messie, celui dont les Prophètes, comme Isaïe, avaient annoncé la venue. Cette figure du Messie pouvait prendre bien des visages, selon ce qu’on espérait de lui. Mais qui aurait pensé, qui aurait pu croire que ce Messie serait Dieu lui-même, en la personne du Fils éternel du Père qui prendrait la condition humaine, se ferait l’un de nous en naissant d’une femme ?

Après 2000 ans de christianisme, le Mystère de l’Incarnation devrait toujours créer en nos cœurs, en nos âmes, un étonnement profond, un émerveillement unique, tellement cet événement de la naissance de Jésus est unique et pour ainsi dire totalement inouï.
Que Dieu, au long des siècles, se soit progressivement révélé au Peuple élu, en lui envoyant des messagers célestes et terrestres, c’est déjà quelque chose de peu banal ; mais que, lorsque les temps furent accomplis, il devienne lui-même l’Envoyé en prenant chair de notre chair, voilà qui est extraordinaire et bouleversant. La succession des générations, d’année en année, ne doit pas faire de nous des habitués du Mystère que nous célébrons à chaque fête de Noël. Si la crèche ne devenait qu’une manifestation culturelle ou même qu’un faire-valoir de notre identité catholique, on serait encore bien loin du sens de cet Evènement unique que la liturgie de cette nuit actualise pour nous : « aujourd’hui, vous estné un Sauveur !».
La crèche, comme la croix, sont devenus des signes, des symboles de notre identité chrétienne, et nous n’avons pas à les cacher sous faux prétexte de laïcité. Cependant, nous savons aussi qu’il ne suffit pas de faire une crèche pour entrer dans le mystère de Noël. Devant la crèche,
comme devant la croix, il faut apprendre à tomber à genou pour méditer et contempler le mystère du salut qui n’est pas une idée, mais une personne. Il s’agit de l’Amour de Dieu qui va jusqu’au bout du don, du sacrifice même, pour que l’humanité retrouve sa splendeur première, que
l’homme mortel puisse participer à l’éternité divine. Celui qui, par nature, est éternel, entre dans le cours du temps, s’abaisse, pour nous élever jusqu’à nous rendre participants de son éternité, de son immortalité, de sa divinité.

Frères et sœurs, Celui qui est venu chez nous un jour du temps, il reviendra à la fin des temps. Mais entre ces deux venues, il y en a une autre, celle qui s’inscrit dans la durée des siècles, des années, des jours, et qui concerne personnellement chaque homme et chaque femme de ce monde. On peut l’envisager sous la forme d’une question : vais-je, oui ou non, le reconnaître et pouvoir l’accueillir ? Dans le Prologue de l’Evangile de
saint Jean, que nous lirons demain, à la messe du jour, il y a cette parole assez redoutable : «il est venu chez Lui, et les siens ne l’ont pas reçu
». Comment reconnaître le Messie dans un petit enfant couché sur la paille, dans une étable obscure, dans la nuit de Bethléem ? Comment
reconnaître le Messie dans ce Jésus de Nazareth, le fils du charpentier ? Comment reconnaître le Messie dans cet homme qui n’a pas une pierre où reposer sa tête ? Comment reconnaître le Messie dans Celui qui est abandonné de tous ou presque et qui est cloué sur une croix ? « Il est venu chez Lui et les siens ne l’ont pas reçu ». Comment, aujourd’hui encore, le reconnaître sous les traits du mendiant, du pauvre, du malade, du prisonnier, de l’affamé, de l’exilé, de l’enfant qui ne verra jamais le jour ? Ce n’est pas plus facile que de le reconnaître dans l’enfant de la crèche, le  charpentier ou le crucifié ! Aujourd’hui, dans sa venue qui est celle de la Présence invisible du Christ crucifié-ressuscité à la vie de ses frères et soeurs baptisés, à la vie de son Eglise, à la vie de ses pauvres – tout cela est indissociable – est-ce que nous sommes prêts à l’accueillir, à le recevoir chez Lui ? Dans nos églises et nos maisons, il y a bien le signe de la crèche. Mais sa réalité, c’est-à-dire la Présence, où estelle ? La crèche aujourd’hui ne peut être que dans les coeurs ! Il n’y a qu’une venue du Fils de Dieu dans la chair. Et pourtant, il demande encore et toujours à naître aujourd’hui ! Qui pourra le porter et le mettre au monde ? Les Pères de l’Eglise aimaient dire que seule la Vierge Marie avait eu le privilège de le porter dans sa chair et de le mettre au monde dans une étable de Bethléem, mais que ses disciples, au long des siècles, devaient devenir, en esprit, des Marie, pour l’accueillir dans leur coeur, le porter et le mettre au monde. Jésus demande aujourd’hui d’être reçu chez lui dans notre cœur. L’incarnation se poursuit en quelque sorte dans l’accueil de sa Présence au plus intime de nous-mêmes, pour devenir des ostensoirs de cette Présence, des témoins de sa venue pour le monde. « Voici que je tiens à la porte et je frappe. Celui qui entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi» : ces paroles du livre de l’Apocalypse nous indiquent que c’est Noël chaque
jour, que c’est jeudi saint chaque jour, que c’est Pâque chaque jour, pour ceux qui vivent de la vie du Ressuscité. Celui qui est entré dans le temps un jour du temps, Celui qui est devenu visible pour les contemporains de cet Evènement, ce même Jésus-Christ, élevé dans la gloire du
Père, ne nous prive pas de sa Présence éternelle : «Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde». Cette présence du Christ au plus intime de nous-mêmes, cette Présence du Christ à son Eglise est une certitude de la foi. Il vient chez Lui dans notre chez nous. Le grand drame de beaucoup de nos contemporains, et même de certains chrétiens, c’est qu’ils ne le reçoivent pas. Pas plus qu’à l’hôtellerie de Bethléem, il n’y a de place chez eux pour lui. Certains se disent chercheurs de Dieu, mais on peut le chercher sans jamais le trouver. Plus que de le chercher, peut-être vaut-il mieux se laisser chercher par lui. La vrai question devient : « est-ce que je permets à Dieu de m’aimer ?» (pape François). Jusqu’à la
fin des temps, Dieu restera comme un mendiant qui cherche une place où naître et ne trouve qu’une étable. L’amour ne peut pas s’imposer.


En cette sainte nuit, laissons parler en nous l’Emmanuel – Dieu avec nous – laissons-le nous dire des mots d’Evangile, de tendresse, de miséricorde, d’humilité, de charité. Laissons-le nous dire des mots de paix, lui qui est le Prince de la paix. Car si la paix ne règne pas dans
nos cœurs, elle ne règnera pas non plus dans le monde. Dans le silence de nos cœurs, adorons Dieu qui se fait l’un de nous pour que nous ayons part à sa divinité. Amen.

+ Francis BESTION
Evêque de Tullr