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11 novembre 2016 - Solennité de Saint Martin Patron du diocèse

Commémoration de l'armistice de 1918 - Eglise Saint-Jean de Tulle

Frères et sœurs, comme chaque année, le 11 novembre, nous célébrons la fête de saint Martin de Tours, patron de notre diocèse. Cette année, cette fête revêt un caractère encore plus solennel, puisque nous célébrons le 17ème centenaire de sa naissance, en l'an 316.

Comme chaque année, cette date du 11 novembre est aussi marquée par le souvenir de l'armistice de 1918, laquelle marquait la fin d'une guerre effroyable qui dura quatre interminables années et fit des millions de morts. Parmi eux, nous nous souvenons des jeunes hommes de toutes les campagnes françaises, arrachés à leur famille, dont la longue liste figure sur les monuments aux morts de toutes les communes de France.

Nous savons que cette guerre terrible fut en quelque sorte le 1er acte d'un second conflit, quelques décennies plus tard, encore plus meurtrier, parce que plus étendu et parce que les victimes ne furent pas que des soldats, mais des civils, en particulier des millions de juifs dont le régime nazi avait programmé la mort.

Frères et sœurs, nous qui vivons en paix depuis la fin de la seconde guerre mondiale, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas oublier ce qu'a été l'histoire du XXème siècle, les souffrances et l'horreur incomparables qui se sont abattus sur notre pays, sur l'Europe et sur le monde entier.

Le sens de la commémoration de l'armistice revêt deux grandes significations :

- La première est celle d'un devoir de mémoire envers nos morts. Les générations de ceux qui n'ont pas connu l'horreur des deux guerres mondiales ne doivent pas oublier l'immense sacrifice consenti par ceux et celles qui ont été les victimes innocentes – victimes de la haine, de la guerre et de la barbarie. En nous souvenant aujourd'hui des morts de la Grande guerre, nous n'ignorons pas qu'en ce moment même, dans plusieurs parties du monde, principalement au Moyen-Orient, la guerre fait rage, provoquant de terribles massacres et l'exil de nombreuses familles, fuyant leur pays pour se soustraire à la mort.

- La seconde signification de la commémoration de l'armistice consiste à susciter en chacun d'entre nous, dans les institutions de notre pays (particulièrement l'Ecole), chez ceux qui nous gouvernent, le désir et la volonté d'être des bâtisseurs de la paix. Le 11 novembre 1918, lorsque les cloches de tous les clochers des églises de France sonnèrent à la volée pour fêter la fin de la guerre, ce fut un immense soupir de soulagement qui s'exprima dans toutes les familles, dans toutes les maisons du pays, après 4 années de terribles souffrances. Enfin, la paix allait revenir ! Hélas, nous savons aujourd'hui, que cette paix allait être de courte durée, parce que l'armistice signé à Rotondes contenait en germe les causes d'un conflit futur. Le pape de l'époque – Benoît XV – n'avait pas ménagé sa peine pour essayer de construire une paix juste et durable, mais personne ne voulut l'écouter, parce que le nationalisme, dans l'un et l'autre camp des belligérants, obscurcissait la raison humaine, y compris chez ceux que la foi chrétienne aurait dû éclairer. Le pape prophète avait compris que la paix n'est pas seulement l'absence de guerre, mais qu'elle est une construction positive qui, pour être durable, ne peut pas exister sans la justice.

Célébrer aujourd'hui l'armistice est un appel pour les générations actuelles, particulièrement les jeunes générations, à se faire des bâtisseurs de la paix. L'absence de guerre n'est pas encore la paix. La paix est quelque chose qui se construit chaque jour en désarmant la haine – cette haine sournoise toujours susceptible de grossir comme un cancer dans le cœur de l'homme et d'exploser un jour sans qu'on puisse la circonscrire. La paix n'est pas un état passif, la paix est une volonté de "désarmer la haine", comme le répétait souvent Edmond Michelet.

La paix n'est pas fondamentalement une valeur à défendre ; elle n'est pas une sorte de réalité pré-existante à sauvegarder ; elle est bien plutôt une conquête jamais achevée sur les forces du mal qui menacent le cœur humain. C'est dire qu'il ne peut pas y avoir de paix durable sans la recherche de la vérité, de la justice et de l'amour.

En ce sens, on peut dire que l'image bien connue de saint Martin, partageant en deux son manteau pour en donner une moitié à un pauvre est une image de la paix, parce qu'elle est un acte concret de justice et d'amour – justice et amour qui sont les fondements de la paix. L'Evangile d'aujourd'hui nous rappelle que le moindre de nos actes d'amour envers celui qui a faim, qui est nu, malade, prisonnier ou étranger est aussi un acte en faveur de la paix. En effet, ignorer les pauvres, les petits, les affamés, les sans-logis, les étrangers, c'est ignorer le commandement de l'amour et, par voie de conséquence, c'est renoncer à bâtir la justice et la paix. La source qui alimente tous les populismes et les nationalismes – dont il faut se souvenir qu'ils sont, dans l'histoire récente, la cause des guerres et des plus grandes horreurs qu'ait connus l'humanité – cette source n'est rien d'autre que le cri silencieux des laissés-pour-compte, des oubliés, des révoltés qui se tournent, en désespoir de cause, vers des démagogues leur promettant, à coup d'arguments simplistes, la fin de leurs malheurs. Mais il ne suffit pas de dénoncer les racines du mal qui menace la paix ; il s'agit d'abord et avant tout de les combattre avec les seules armes efficaces qui sont celles de l'Evangile – l'Evangile de la vérité, de la justice et de l'amour. C'est cela la condition et le prix de la paix. La paix juste et durable n'est pas une idéologie du pacifisme, mais l'engagement dans des actes concrets, posés chaque jour, par des hommes et des femmes de bonne volonté, là où ils vivent, en faveur de ceux et celles qu'ils côtoient et qui sont réellement le visage de Jésus-Christ, aujourd'hui – Jésus-Christ pauvre, nu, affamé, malade, prisonnier, étranger, frappant à notre porte : "ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait".

En cette année sainte de la miséricorde qui va s'achever dimanche prochain, il nous est donné de mieux comprendre que la miséricorde, à travers ses œuvres corporelles et spirituelles, est aussi un autre nom de la paix. Celui qui fait miséricorde est un artisan de paix, parce que la miséricorde désarme la haine, la violence, la révolte et, en fin de compte, la guerre. La miséricorde divine dont nous faisons l'expérience pour nous-mêmes nous conduit à nous en faire, à notre tour, les dispensateurs pour notre prochain ; et ce faisant, nous répandons les germes de la justice et de l'amour dans les cœurs, nous répandons la paix, le don de la paix qui est une œuvre divine. Amen.

+ Francis BESTION

Evêque de Tulle