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1er novembre 2015 - Solennité de Tous les Saints -

Cathédrale de Tulle

Jésus, comme Moïse autrefois, a gravi la montagne et il s'adresse à la foule et au disciple qui sont venus l'entourer. Il ne leur remet pas de nouvelles Tables de la Loi, mais il prononce sur eux des bénédictions : "heureux, heureux, heureux…". Cette bénédiction indique – et c'est le sens du mot bénir – que Dieu nous veut du bien : elle est une promesse de bonheur pour les membres de cette foule rassemblée, figure de l'humanité, et pour les disciples qui ont choisi de suivre Jésus, c'est-à-dire pour nous, aujourd'hui.

Cette promesse nous touche ; elle est source d'espérance pour nous qui cheminons dans la foi vers la patrie céleste ; mais, en même temps, comment ne pas reconnaître qu'elle nous met aussi mal à l'aise, tellement les conditions énoncées par Jésus pour recevoir ce bonheur nous paraissent peut-être décalées par rapport à ce que sont en réalité nos existences. Qui d'entre nous, en effet, pourrait dire qu'il est pauvre de cœur, doux, miséricordieux, assoiffé de justice ? Certes, nous pouvons essayer d'être tout cela, mais nous sommes bien conscients de l'écart qu'il y a entre ces vertus et notre vie réelle. Plus encore, qui d'entre nous peut considérer que c'est une bénédiction de pleurer, d'être insulté et persécuté ? On ne peut que constater la distance et parfois l'abîme qu'il y a entre la promesse que Jésus fait à l'humanité et à ses disciples en particulier et notre capacité effective à accueillir cette promesse.

Alors, frères et sœurs, Jésus voudrait-il nous désespérer ? Nous savons bien que non ; il est venu parmi les hommes pour nous annoncer la Bonne Nouvelle du Salut ; et non seulement pour nous l'annoncer mais pour la rendre possible par le don de sa vie. S'il y a quelqu'un qui a été pauvre de cœur, doux, artisan de paix, miséricordieux, assoiffé de justice, c'est bien lui ; il a été tout cela en plénitude. Seul le Christ accomplit en plénitude, à la perfection ces béatitudes qui sont une déclinaison du commandement de l'Amour. S'il les met devant nous, non seulement en les prononçant mais en les vivant lui-même, c'est pour nous montrer un chemin, celui du bonheur – bonheur éternel certes, mais bonheur possible dès notre vie présente. Il s'agit pour nous, quelles que soient nos situations actuelles, de prendre pour modèle le Christ : "Ayez en vous les sentiments qui étaient dans le Christ Jésus", dit saint Paul dans l'épître aux Philippiens ; ou encore, dans l'épître aux Galates : "je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi". Cela signifie que le chemin de l'amour et donc le chemin de la sainteté n'est pas hors de notre portée ou réservé seulement à quelques personnes héroïques ; cela signifie aussi qu'il ne s'agit pas avant tout d'une sorte de perfection morale à atteindre à la force du poignet.

Les béatitudes nous dévoile le dessein miséricordieux de Dieu pour ses enfants : il veut que nous nous laissions gagner, investir, remplir de sa miséricorde, de son amour pour nous convertir, nous laisser transformer par la vie même du Christ, cette vie qui irrigue nos âmes depuis le jour de notre baptême. C'est ce que nous dit l'apôtre saint Jean, dans la deuxième lecture : "il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu et nous le sommes". En vérité, il y a un Fils unique de Dieu, Jésus, le Christ, que personne ne peut égaler ; mais grâce à lui, par lui et en lui, nous sommes associés pour notre plus grand bonheur à sa filiation divine, parce qu'il a pris chair de notre chair, qu'il a cloué notre péché sur le bois de la croix pour que nous ayons part à sa vie, à sa résurrection. Par notre baptême, nous avons part à sa vie, à son héritage, nous sommes vraiment fils et filles du Père ; c'est une dignité extraordinaire, la plus belle de toutes les dignités. Elle est bien réelle, mais, cependant, pour une bonne part, elle est encore à venir, elle n'apparaît pas dans toute sa plénitude. C'est ce que nous dit saint Jean : "Ce que nous serons ne paraît pas encore clairement". Pourquoi ? Parce que nous sommes sur un chemin, nous sommes en chemin pour devenir vraiment ce que nous sommes – des enfants de la grâce. La réalité de notre existence ici-bas, c'est celle d'un chemin, d'un pèlerinage de conversion. Mais, "quand le Fils de Dieu paraîtra, à la fin, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu'il est".

Frères et sœurs, nous ne devons pas désespérer à cause de l'écart qu'il y a entre ce que nous sommes présentement et ce que nous sommes destinés à être en plénitude ; cet écart est certes une sorte de manque, de béance en nos cœurs – dont nous pouvons souffrir – mais plus encore il doit être lu et vécu comme un appel à la conversion, un appel à la sainteté, pour nous laisser conduire à vivre en fils et filles dans le Fils unique. Nous sommes des enfants de Dieu en croissance, en développement, en espérance ; nous sommes réellement des enfants de Dieu, appelés à devenir des saints et des saintes. La vision magnifique du livre de l'Apocalypse – celle d'une foule immense que nul ne peut dénombrer se tenant debout devant l'Agneau – cette vision manifeste que la sanctification n'est pas réservée à un petit noyau de parfaits, à une petite élite, mais qu'elle est ouverte, grande ouverte, comme les bras du Fils de Dieu sur la croix, à tous ceux et celles qui acceptent de se mettre en marche, de cheminer, même en claudiquant, même en tombant, pour répondre à l'appel universel de Dieu.

En ce jour de Toussaint, nous réalisons davantage que ceux et celles qui nous ont précédés sur ce chemin de la sainteté, c'est-à-dire de la conversion, sont les témoins que la puissance de l'amour divin peut transformer nos vies, non pas à la manière d'une baguette magique, mais par notre volonté de marcher à la suite du Christ. Cette foule immense d'inconnus qui ont été sanctifiés dans la banalité de leur existence quotidienne, qui n'ont rien fait d'extraordinaire qui aurait fait passer leur mémoire à la postérité, ce peuple qui constitue l'Eglise du Ciel et qui intercède pour nous qui sommes encore en chemin est la source profonde de notre espérance. Ce sont nos frères et sœurs aînés qui nous tiennent secrètement la main pour que nous hâtions le pas, joyeux de savoir dans la lumière tant d'enfants de notre Eglise, que le Seigneur nous donne en exemple.

Aujourd'hui, dans l'action de grâce, nous célébrons ceux et celles qui se sont laissés entraîner par la puissance de l'amour du Christ, au point de ne pas reculer devant l'adversité, la souffrance, la calomnie, la persécution à cause de Jésus, mais qui, unis à sa Passion, se sont laissés convertir et purifier par son esprit d'amour, de douceur, de paix, de miséricorde et de compassion. Amen.

 

+ Francis Bestion

Evêque de Tulle

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