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"Je me rappellerai toujours cette phrase du premier jociste français. Il s’appelait Georges Quikley ; il avait été formé par le chanoine Cardijn fondateur de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne). C’était en 1936, en plein Front Populaire. Georges visitait régulièrement la caserne de Toulouse où je faisais mon service militaire. Il animait nos réunions. Réunions qui se terminaient toujours par cette petite question qu’il nous posait : « Et les autres ? ». C’est une question grave, essentielle, qui dérange. Et mon frère qui ne croit pas ? Et mon frère qui a faim ?...

Nous sommes des êtres pour les autres. C’est tellement important ! Nous sommes des hommes, des femmes pour les autres. Et la grande tristesse de la vie de beaucoup de gens, c’est qu’ils restent fermés sur eux-mêmes. Certaines personnes se bloquent sur elles-mêmes, sont très tristes. La joie se trouve dans le don aux autres : c’est le don aux autres qui nous libère et qui nous permet d’être nous-mêmes ; c’est ce qu’on appelle d’un mot qu’on emploie toujours, ce mot c’est l’amour. Dans la mesure où nous aimons, dans cette mesure-là, nous allons vers l’autre. C’est cela l’amour. Dans la mesure où on s’oublie soi-même pour l’autre, nous nous créons nous-mêmes et nous trouvons la joie. Et je dis toujours aux étudiants que je rencontre, la seule tristesse, c’est de ne pas aimer. Et aimer c’est toujours le don de soi-même aux autres, pas forcément le don des choses que l’on a mais le don total. Ce don total est exprimé dans une très belle phrase sanskrite que j’ai citée maintes fois, inscrite dans le livre d’or de Polampakka, une léproserie du sud de l’Inde dans laquelle j’ai beaucoup travaillé. Cette phrase se traduit ainsi : « Tout ce qui n’est pas donné est perdu ».

J’ai croisé dans ma vie des êtres exceptionnels qui surent incarner cette phrase dans son intransigeance absolue – des hommes et des femmes qui ont tout donné. J’ai notamment le souvenir de deux femmes qui m’ont beaucoup impressionné. (…)
A côté de ces deux silhouettes prestigieuses, il faudrait mentionner toutes ces religieuses de l’Inde, ces 80 000 femmes admirables qui, dans le sillage de Mère Térésa, mais dans l’obscurité et la monotonie des tâches journalières, se dévouent au service’ des enfants malades et de tous les pauvres de chez nous. Il ne faut pas oublier aussi toutes les « contemplatives » qui soutiennent par leur prière et leur sacrifice cet énorme effort du service des autres...

Un grand éducateur protestant me disait un jour, en riant : « Vous savez, Père, ce qui fait la différence entre vous, les catholiques, et nous, les protestants ? Ce n’est pas vous, les prêtres, ce sont les sœurs… Vous les avez et nous ne les avons pas… » Et ce grand dominicain, aumônier international de « Pax Romana », de passage à Bombay où il était reçu par une communauté de jeunes sœurs indiennes rayonnantes de joie et de beauté dans leur saris clairs, me disait : « Père, ça c’est la jeunesse de l’Église ! » La figure de la femme est très importante pour l’Inde. Nous sommes persuadés que c’est la femme qui sauvera l’Inde"
Père Pierre CEYRAC - Propos recueillis par Paul de Sinety, Paris